Photo CreditsCarla Maruca, Le Cri du monde, Compagnie Marie Chouinard;
photo : Marie Chouinard
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Du ballet au break dance, du bharatanatyam au butô, de la capoeira au contact-improvisation, la danse professionnelle canadienne recèle une richesse et une diversification culturelles à l’image du Canada. En fait, l’évolution historique de la danse canadienne reflète de façon remarquable l’émergence de la modernité au Canada.
Alimenté par l’immigration de deux nations dominantes (française et britannique), profondément influencé par les cultures européennes et américaine, et enrichi par les traditions de ses populations autochtones et par celles de générations d’immigrants provenant des quatre coins du monde, le Canada a façonné une société pluraliste qui, en général, vit en harmonie et fonctionne bien en raison de ses principes d’ouverture, de coopération et de bienveillance mutuelle. Le Canada peut gérer cette diversité, malgré les défis impressionnants que lui posent ses caractéristiques géographiques (la majorité de ses 31,5 millions de citoyens réside à moins de 160 km de la plus longue frontière non défendue au monde) et ses caractéristiques politiques (les tensions parfois aiguës que suscitent la reconnaissance de deux langues officielles et la cohabitation de collectivités autochtones et immigrantes, ainsi que des gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux qui coexistent dans une conjoncture difficile). Portés par de constants efforts axés sur l’édification d’un pays dépendant des matières brutes fournies par la géographie et l’immigration, les Canadiens ont appris l’importance du compromis, ainsi que celle de la compréhension et de la reconnaissance de « l’autre ». C’est à ce respect de la différence que le Canada doit, en grande partie, sa réputation de promoteur de la paix et de la collaboration.
Le milieu canadien de la danse tire surtout sa force de cette reconnaissance de la valeur des expressions culturelles différentes, bien que, de nos jours, la nature pluraliste de la danse au Canada ne laisse transparaître que l’aspect le plus visible d’une expérience hors du commun dans l’édification du pays. Il est en effet possible de retracer l’histoire du Canada avec force détails dans l’histoire même de la danse canadienne. Au début, ce qu’on voyait et produisait était surtout importé. Dès le 18e siècle, les colons français et britanniques avaient implanté sur le nouveau continent les masques classiques et les danses populaires, moins officielles, qu’ils connaissaient déjà. Il reste des vestiges de ces danses sociales, qui sont encore perceptibles dans les reels et les gigues. Suivant une évolution similaire, les premières créations professionnelles du Canada résultent de tournées d’artistes et de troupes en provenance de l’Europe et des États-Unis.
Bien avant l’arrivée des colons, florissait une riche tradition de danse amérindienne – une tradition du spectacle qui entremêlait avec faste les rythmes, les masques et les costumes et qui, par ses rites et son symbolisme sacré, était bien plus enracinée au sein de la communauté que ne l’ont été les formes importées de théâtre et de danse. Cependant, l’expression artistique autochtone se butait aux tentatives d’éradication des administrations successives, désireuses de balayer la culture des Premières nations du Canada occidentale et d’imposer une culture (les pensionnats ayant d’ailleurs servi à cette fin). Au fil des générations, bon nombre de traditions ont sombré dans l’oubli et toutes les traces en ont été détruites ou dispersées.
Les égards portés aux nations colonisatrices et aux États-Unis, auxquels on accordait une supériorité culturelle, se sont maintenus jusqu’à la première moitié du 20e siècle, et ce, bien que des professeurs du Canada (en majorité des immigrants) aient formé, dans les années 40, nombre de danseurs embauchés par les compagnies les plus réputées au monde. Les trois principales troupes de ballet du Canada (le Royal Winnipeg Ballet, deuxième plus ancienne compagnie nord-américaine, créé en 1939; le Ballet national du Canada, fondé à Toronto en 1951; les Grands Ballets Canadiens de Montréal, fondés en 1957) misaient sur les talents de danseuses européennes, imprégnées des visions et des modèles de la tradition classique du vieux continent.
Pendant de nombreuses années, la distance géographique a tenu les patients défricheurs de la danse en sol canadien dans l’ignorance des progrès et des réussites de leurs pairs. Coûteux, les déplacements et les tournées continuent aujourd’hui de nuire aux artistes et aux publics désireux de suivre la progression des autres grands foyers canadiens de création, notamment ceux de Toronto, de Montréal et de Vancouver.
Le grand virage s’est amorcé en 1948, avec le premier festival de ballet canadien, tenu sous l’égide du Winnipeg Ballet. Cette compagnie relativement nouvelle ne s’est pas contentée de promouvoir ses œuvres. En effet, elle a aussi présenté des chorégraphies d’une troupe torontoise, fondée dans les années 30 par Boris Volkoff (NDLR : un Russe arrivé à Toronto en 1929, après sa défection en Chine en 1924 et quelques haltes au Japon, à Hawaï, à San Francisco et à Chicago), et des chorégraphies d’une troupe moderne de Montréal, dirigée par Ruth Sorel, une immigrante d’origine polonaise et allemande. L’effervescence suscitée par ce festival de ballet a duré jusqu’au milieu des années 50. De plus en plus de compagnies y ont participé au fil des ans. L’événement a énormément contribué à unifier le milieu canadien de la danse et à populariser la danse conçue au Canada. Aujourd’hui et depuis peu, deux grands événements biennaux de ce genre se succèdent à tour de rôle : le Festival Danse Canada, qui rassemble à Ottawa des danseurs de tous les horizons, et le Festival international de nouvelle danse de Montréal. Ces deux festivals réunissent des créateurs de la danse (représentant un vaste territoire) et, ainsi, sensibilisent un vaste public à la richesse et à la diversité de leur art. Malgré l’essor de la première moitié du 20e siècle, aucun artiste né au Canada n’a obtenu la direction artistique d’une compagnie de ballet canadienne avant la fin des années 50. Le premier, Arnold Spohr, fils de ministre, a mené la troupe de Winnipeg à ses plus grands triomphes artistiques à l’échelle internationale. La danse canadienne n’a vraiment commencé à s’affranchir du joug colonialiste qu’à la fin des années 60, alors que la société canadienne développait une confiance et une estime de soi stimulées par le mouvement de libération politique et sociale de l’époque.
Du côté du Québec francophone, l’évolution de la danse moderne a reflété la société d’une manière digne d’intérêt. Sous l’emprise d’une Église répressive et d’un gouvernement réactionnaire, le Québec était coupé de tout contact avec l’étranger jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle. Cependant, en raison de ses liens étroits avec la France, le Québec se tenait au fait des courants artistiques européens. Ainsi, des artistes rebelles inspirés par les vues d’André Breton, chef du mouvement surréaliste français, publiaient, à la fin des années 40, le Refus global, un véritable cri du cœur. Ce manifeste lançait un appel à l’émancipation des arts dans la société québécoise et à la levée du rideau de fer posé par l’Église et l’État. Le Refus Global signé, entre autres, par Françoise Sullivan, l’une des trois pionnières de la danse moderne (les autres étant Jeanne Renaud et Martine Époque), affichait un contenu précurseur. Ce manifeste a aidé à établir le climat d’agitation qui a entraîné, au début des années 60, la « Révolution tranquille ». Cette époque, marquée par l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement davantage tourné vers l’avenir et appuyé avec enthousiasme par les artistes de la province, a vu le Québec projeté dans l’ère de la modernité.
Toutefois, pour le milieu canadien de la danse, cette liberté nouvelle a été, permettez-moi un tel qualificatif, intoxicante. Capables de s’exprimer sur des sujets autrefois défendus, soustraits aux contraintes de la tradition et d’une technique désuète (du matériel de formation sur le modernisme européen circulait par hasard dans les années 40, mais il n’y avait eu aucun enseignement officiel des avancées modernes pendant des décennies), les artistes de la danse établissaient les fondements de leur propre lexique chorégraphique, vigoureusement expressif voire audacieux. Aussi pourrions-nous affirmer que la vitalité romantique et l’immédiateté graphique de la danse moderne québécoise des années 70 et 80, perceptibles sous différentes formes dans les premières œuvres de Jean-Pierre Perreault, de Marie Chouinard, d’Édouard Lock, de Paul-André Fortier et de Ginette Laurin, ont constitué une réaction directe à l’esprit de changement et d’innovation insufflé à toute la société québécoise. Montréal est demeuré un lieu de réflexions chorégraphiques originales, et son influence transcende les frontières du pays.
Dans d’autres régions du Canada, le développement de la danse traduit différents points de vue sociaux et raconte d’autres histoires canadiennes. Les vedettes étrangères en tournée dominaient encore les salles de spectacle au début du XXe siècle. Les premières troupes modernes professionnelles à voir le jour au Canada anglais (à la fin des années 60 et durant les années 70, à Toronto, à Winnipeg et à Vancouver) subissaient l’influence marquante d’artistes avant-gardistes de l’Europe et des États-Unis, telles Mary Wigman et Martha Graham. La production et la chorégraphie ont tardé à afficher un accent canadien distinct. Il a fallu attendre les années 70 avec leur première génération d’artistes modernes de la danse, sortie des universités canadiennes et également formée par une série de séminaires nationaux sur la chorégraphie. Les plus talentueux de cette génération ainsi que ceux des générations suivantes portent aujourd’hui le flambeau de la création. Des créateurs et des directeurs artistiques formés au pays tiennent maintenant les rênes de la plupart des grandes compagnies de danse canadiennes. Le Canada a aussi été le berceau de nombreux artistes de réputation internationale. Les plus connus sont Margie Gillis, Peggy Baker, Marie Chouinard et, dans l’histoire récente, Tedd Senmon Robinson, Sarah Chase, Peter Chin et Alvin Erasga Tolentino. Ce phénomène découle sans doute, d’une part, de la libération sociale qui a suivi le mouvement des années 60 et, d’autre part, des défis économiques qui attendent les artistes de la danse désireux de mener une carrière professionnelle sur un aussi vaste territoire.
Tout à fait fascinante, l’ouverture de cette génération montante aux influences et aux idées qui dépassent son expérience immédiate, aboutit à la création d’un nouvel éventail et d’une synthèse différente de styles. Les anciennes notions liées à l’exclusivité mutuelle du « classicisme » et du « modernisme » sont tombées en désuétude depuis longtemps. Aujourd’hui, les compagnies de ballet canadiennes, comme beaucoup de compagnies, osent avec enthousiasme emprunter tant aux formalités du noble ballet romantique qu’aux irrégularités d’un modernisme repoussant constamment les limites du possible. De leur côté, les danseurs modernes ne se gênent pas pour puiser dans le bassin « classique ».
Le facteur de modernisation le plus important de la danse canadienne a toutefois été la fusion culturelle et la vague créée et favorisée par la démographie changeante du pays. On peut donc, encore une fois, établir un lien direct entre l’art de la danse et les influences qui façonnent le Canada moderne. Les portes du Canada sont grandes ouvertes sur le monde – on considère d’ailleurs ce pays comme l’un des plus accueillants – et l’immigration, très forte dans les années 90 et au début du 21e siècle, a eu un effet revigorant sur la danse professionnelle, surtout dans les deux centres urbains les plus cosmopolites, c’est-à-dire Toronto et Vancouver.
Les danses traditionnelles de l’Asie et du littoral du Pacifique, de l’Afrique, des Caraïbes, des pays arabes et du Moyen-Orient ont toutes une place dans l’imaginaire complexe et glorieux de la danse canadienne contemporaine. Le croisement exubérant de ces influences et traditions du monde entier donne lieu à des productions hybrides et à des présentations qui illustrent l’interaction facile et fructueuse entre les différentes cultures qui enrichissent les villes modernes du Canada. De plus, au Canada comme ailleurs, les frontières jadis infranchissables entre les disciplines artistiques sont devenues de plus en plus ouvertes, et les arts et technologies les franchissant désormais. S’ensuit une exploration énergique de préoccupations communes. Plusieurs compagnies et artistes canadiens sur qui sont braqués les feux de la rampe aux échelles nationale et internationale (par exemple, battery opera, de Vancouver) s’inspirent de ces influences interculturelles et interdisciplinaires ainsi que des échanges inimaginables qu’elles apportent, questionnant ainsi les fondations mêmes de la danse moderne au Canada.
Entre-temps, la danse autochtone a repris ses lettres de noblesse. Quoique dévastateur, l’interdit qui frappait l’expression culturelle amérindienne n’a jamais été pleinement respecté. Il a enfin été levé au milieu du 20e siècle, lorsque le gouvernement fédéral a substitué à ses stratégies d’assimilation des politiques favorisant l’autonomie culturelle et économique. Depuis, les collectivités autochtones d’un océan à l’autre réaffirment avec vigueur l’importance de la danse et des autres arts de leur culture, et ce, à la fois comme modes de transmission des pratiques profanes et religieuses traditionnelles et comme formes d’expression culturelle contemporaines. Plusieurs performances collectives protocolaires ont vu le jour, intégrant avec succès les préoccupations et les langages traditionnels aux influences occidentales et aux idées et tendances issues du vaste monde de la danse indigène, ainsi qu’aux influences orientales, comme l’illustrent la Coyote Arts Percussive Performance Association (Byron Chiefmoon), Lelala Dancers (George Taylor), Full Circle (Margo Kane), Mi’kmaq Dancers (Joel Denny) et Red Sky Performance (Sandra Laronde). En outre, certains chorégraphes autochtones, surtout sur la côte Ouest, s’intéressent à l’interaction entre des formes non indigènes et des formes de la danse amérindienne traditionnelle.
Le soutien constructif du gouvernement a été crucial dans l’histoire de la danse, comme dans le développement de tout champ d’activité de la société canadienne moderne. On sait depuis longtemps que, tant dans le domaine des affaires et des sciences que dans le domaine des arts, la créativité canadienne souffre d’un net désavantage par rapport à la concurrence quand il s’agit d’obtenir des ressources et des parts du marché international. Il faut un réseau complexe de programmes publics pour soutenir et encourager la créativité canadienne. Sur le plan culturel, le Conseil des Arts du Canada, organisme autonome créé en 1957 dans le but de favoriser la diffusion et la production des arts, a offert un appui constant à l’activité artistique professionnelle et a grandement contribué à l’épanouissement du milieu de la danse.
Contre toute attente apparente (l’improbabilité que la danse puisse éclore dans un pays longtemps en friche, la menace des colonialismes culturels américain et européen, et l’étendue géographique du pays), la danse au Canada, tout au long de son histoire, a été un élément essentiel à la constante redéfinition du paysage culturel canadien, attestant la capacité de cet art du mouvement, à la fois muet et évanescent, d’humaniser la sphère politique et de donner corps à des notions d’identité, d’appartenance et d’aspiration sociales, en plus de divertir le public et de l’inspirer.
Max Wyman
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