Discours
Allocution de Simon Brault donnée lors de la Rencontre publique organisée par Le Regroupement des arts interdisciplinaires du Québec
ALLOCUTION DE SIMON BRAULT, VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL DES ARTS DU CANADA
RENCONTRE PUBLIQUE ORGANISÉE PAR
LE REGROUPEMENT DES ARTS INTERDISCIPLINAIRES DU QUÉBEC
LE 11 FÉVRIER 2006
THÉÂTRE LA CHAPELLE, MONTRÉAL
Repenser le financement des arts au-delà des disciplines
INTRODUCTION :
Bonjour à toutes et à tous,
Lorsque Michel Desjardins m’a envoyé un courriel m’invitant à prendre la parole lors de ce forum sur les arts interdisciplinaires, dans le cadre du festival Vasistas, il m’a proposé de traiter de la question suivante, (je le cite) :
« Vu sous l’angle d’une nouvelle perspective de financement des arts et dans une optique de décloisonnement des pratiques, quel est le rôle de l’artiste dans le contexte d’une approche transdisciplinaire en création contemporaine? ».
Évidemment, la question est on ne peut plus éditoriale, elle est très orientée même, mais je n’en attendais pas moins de Michel.
Voici, donc, pêle-mêle un certain nombre de réflexions qui pourraient permettre l’articulation d’une réponse pertinente et crédible à cette question qui vous préoccupe et qui devrait préoccuper de plus en plus de gens, à l’intérieur et en périphérie du Conseil des Arts du Canada, ainsi que d’autres instances de financement des arts dans ce pays.
D’abord, je pense qu’il faut continuer de défendre âprement l’idée que l’artiste ne devrait jamais être condamné ou contraint à créer uniquement — ou d’abord et avant tout — pour répondre à une commande et encore moins à un diktat instrumental.
Sans nier la réalité économique immédiate, sans faire fi du besoin de chacun de gagner sa vie, sans rejeter un instant le principe que le travail artistique doit être rémunéré adéquatement, comme tout travail intellectuel productif, je crois que nous devons toujours — et plus que jamais — plaider pour que la création artistique soit libre et volontaire, et qu’elle réponde à des impulsions et à des besoins humains qui dépassent et transcendent ce que le marché et tous les programmes de subvention peuvent commander ou aisément endiguer.
Je n’ai certainement pas besoin de vous dire que l’art ne se crée pas, n’évolue pas, ne se contrôle pas ou ne s’encadre pas en fonction de perspectives étroites, vites dépassées et, la plupart du temps, insuffisantes et imparfaites, du financement public disponible.
Par contre, le travail de création et l’irrépressible besoin des artistes de toucher leurs contemporains peuvent et doivent influencer l’architecture même du financement public des arts.
Le financement des arts doit inclure toutes les pratiques artistiques, même celles pour lesquelles il n’a pas été initialement pensé. Il doit donc être repensé, au-delà des disciplines, ce qui n’est pas toujours évident, puisque tout système tend à s’assurer de sa propre stabilité, sinon de sa pérennité.
Pourtant, s’il y a un système qui devrait comprendre dans son code génétique la capacité de se questionner et l’obligation de se transformer, c’est bien celui du financement des arts.
S’il y a donc lieu de célébrer les réalisations de presque cinq décennies d’existence et d’activisme positif du Conseil des Arts du Canada, en matière de soutien public aux arts, il y aussi lieu, à la veille de nos 50 ans et au moment où nous espérons une injection significative de nouveaux fonds gouvernementaux, de valider notre trajectoire fondamentale tout en nous ajustant à l’émergence des nouvelles façons de faire de l’art.
Je parle ici de continuité, de ruptures réfléchies et d’une nouvelle continuité enrichie.
Toutefois, nous aurons — hélas diront plusieurs, fort heureusement diront d’autres, et j’en
suis —, nous aurons, dis-je, à justifier et à expliquer publiquement et de plus en plus notre existence même, notre pertinence sociale, nos choix et nos orientations.
Constamment, il faut s’interroger sur la façon d’alimenter adéquatement le développement culturel, de soutenir convenablement les créateurs et de rendre l’art accessible à tous.
La réponse à ces questions n’est ni simple ni unique, mais elle repose en grande partie sur une conception ouverte du financement des arts, ainsi que sur notre volonté sociale et collective d’investir dans la culture et les arts.
La notion même de Conseil des Arts est une notion volontariste. Elle présuppose que les idées, les choix, les visions et les jugements peuvent et doivent façonner en bonne partie notre culture; qu’ils peuvent et doivent changer le monde, peuvent et doivent changer la vie.
Le mandat du Conseil qui est de « favoriser et de promouvoir l’étude et la diffusion des arts, ainsi que la production d’œuvres d’art » a désormais une portée d’application beaucoup plus vaste et plus complexe.
Pour remplir son mandat, le Conseil opère selon un mode interactif et une gestion transparente, qui ont subi l’épreuve du temps, mais qui doivent être constamment expliqués aux politiciens qui occupent successivement les commandes de l’État canadien.
L’évaluation des demandes par des jurys de pairs indépendants, issus de la communauté artistique, garantit non seulement une impartialité décisionnelle, mais elle garantit aussi que toute décision en ce qui a trait à l’administration des fonds se prend par des professionnels bien informés des pratiques actuelles et de la mouvance des disciplines artistiques.
À chaque concours, les agents de programme qui assistent aux réunions bénéficient de cette expertise. Puisque les jurys sont chaque fois constitués de façon différente, la combinaison des savoirs donne des réflexions et des perspectives différentes. Le Conseil est donc constamment alimenté par des sources de savoirs et de connaissances issues du milieu artistique.
Et il ne peut en être autrement. Le Conseil sait qu’il ne peut évoluer en vase clos et qu’il n’est pas uniquement et strictement responsable de la gestion d’un système dont les contours ont été définis une fois pour toutes, mais qu’il est d’abord et avant tout responsable de reconnaître, d’anticiper et d’induire l’évolution d’un écosystème infini et instable.
Ce principe d’écoute attentive et éclairée de la communauté artistique prévaut dans les autres activités courantes du Conseil.
Ainsi, lors de la dernière retraite annuelle des agents de programme du Conseil, des artistes et des penseurs de l’externe ont été invités à participer à cette rencontre de réflexion en commentant les grands enjeux discutés. Régulièrement aussi, des comités consultatifs externes sont formés pour étudier certaines questions touchant le fonctionnement du Conseil. Les avis de la communauté artistique alimentent le Conseil et lui permettent d’éviter de devenir une machine de financement isolée des derniers développements, tendances et besoins de la communauté qu’il dessert.
LE FUTUR :
J’y ai fait allusion tantôt : le Conseil des Arts du Canada aura 50 ans en 2007.
C’est d’ailleurs la perspective de cet anniversaire significatif qui nous a incités à interpeller la communauté artistique et les décideurs politiques à propos de l’urgence, du symbolisme inspirant et du pouvoir de transformation et de structuration à long terme du soutien aux arts, que représenterait le doublement de notre budget pour célébrer cet anniversaire.
La perspective de devenir cinquantenaire nous pousse aussi à réfléchir à ce que devrait être notre avenir.
Quand on me pose « la » question de l’avenir d’une institution, et ça m’arrive plus souvent qu’à mon tour ces jours-ci puisque l’École nationale de théâtre que je dirige vient d’avoir 45 ans et puisque j’ai le privilège d’être intimement lié à la respiration du Conseil à l’aube de ses 50 ans, j’ai tendance à commencer par réfléchir à ce que cette institution ne doit pas devenir. Sans doute un vieux fond de méfiance à l’endroit des institutions…
Dans 50 ans, le Conseil des Arts du Canada ne devra pas être devenu un guichet quasi automatique, même sophistiqué, mis à la disposition d’un nombre très limité d’artistes et d’organismes depuis longtemps acceptés dans un système de plus en plus déconnecté de la société. Le Conseil ne devra pas non plus être un organisme objectivement marginalisé parce que réduit à un budget jugé insignifiant en comparaison des dépenses gouvernementales totales, y compris celles du secteur culturel.
Il faut souhaiter que, dans 50 ans, le principe d’autonomie du Conseil ait suffisamment subsisté pour que les décideurs d’alors ne fixent ni la forme, ni les contenus, ni les usages de la production artistique. Enfin, dans 50 ans, le Conseil des Arts du Canada ne devra surtout pas être devenu une coquille vide qui ne protège pas la liberté de création artistique alors que, combinés, le marché et le pouvoir économique des corporations et des individus très riches décideront, dans les faits, du moindre détail de notre environnement et de nos habitudes et préférences artistiques et culturelles.
En un mot, dans 50 ans d’ici, il est à souhaiter que le Conseil des Arts du Canada ne soit pas devenu l’antithèse de ce qu’envisageaient ses initiateurs du milieu du 20e siècle et ses continuateurs du début du 21e siècle. Le Conseil ne devra pas être devenu le fossoyeur de l’idéal de l’art comme ferment inépuisable et sans cesse renouvelé de l’émancipation individuelle et sociale, mais, il devra être, toujours et encore, le protecteur et l’incubateur avisé d’une activité artistique qui nous élève vers de nouveaux sommets d’humanité.
Évidemment, en plein coeur de l’effervescence d’un festival inter-arts, vous avez peut-être l’impression que j’évoque des inquiétudes déraisonnables et qu’il n’y a pas tant d’écueils à l’horizon. Je vous sais convaincus que la création a le vent dans les voiles. D’ailleurs, je n’en doute même pas. Mais il faut que ce vent de création soit aussi porteur de solides perspectives de développement et qu’il soit aussi soutenu convenablement par ce Conseil des Arts rasséréné pour lequel je milite.
Je l’affirme donc : la communauté artistique a toujours — et aura fort probablement très longtemps — besoin d’un lieu à la fois protégé et ouvert qui concentre un haut niveau d’expertise, de sensibilité, de discernement et de connaissances dans chacune des disciplines et des secteurs artistiques, ainsi que dans leurs imprévisibles intersections et interactions, pour accomplir le travail forcément complexe, hautement subjectif et éminemment risqué qui consiste à repérer, à reconnaître, à encourager, à inciter, à soutenir et à sans cesse questionner les pratiques artistiques de notre temps et de cet avenir qui émerge constamment et qui s’installe inévitablement.
ÉNONCÉ DE LA VISION :
Le Conseil doit être un tel lieu. Et cela, parce que l’essence même du mandat du Conseil, c’est, entre autres choses, d’être à contre-courant de l’érection du marché au rang d’arbitre suprême du développement culturel; c’est, entre autres choses, de contrer un consumérisme aveugle et frénétique; c’est, entre autres choses, de remettre en question la marchandisation excessive et débilitante de la créativité artistique.
Ainsi, le Conseil doit non seulement être en phase avec l’évolution impétueuse des pratiques artistiques et avec le développement culturel multiforme et différencié que connaissent les communautés de ce pays, mais il doit aussi, et surtout, être en mesure de les prévoir, de les anticiper, de les mettre en perspective et de réajuster le tir le cas échéant.
Il doit tendre l’oreille avec attention, respect et discernement quand s’expriment les artistes, les leaders d’organismes culturels, les leaders de la société civile et les simples citoyens qui prennent la peine de commenter certains aspects du développement culturel.
ACTIONS :
Pour envisager l’avenir du Conseil, il faut donc chercher du côté des grandes idées qui façonnent les politiques culturelles modernes ainsi que la remise au monde de nombreuses villes et régions à l’échelle internationale, qui mettent à l’avant-plan la créativité, la valorisation de l’art, la préservation du patrimoine intellectuel, bâti et naturel, ainsi que la promotion de la diversité culturelle comme autant de façons de stimuler un développement soutenu, durable, démocratique et équitable.
Il faut aussi faire le pari d’intéresser les citoyens non seulement aux œuvres, mais aussi aux artistes eux-mêmes comme êtres humains et êtres sociaux qui vivent dans la cité. Mais ce travail patient, jamais achevé, suppose que l’artiste accepte d’être aussi un citoyen s’adressant à d’autres citoyens, puisqu’il lui faut trouver un terrain de discussion.
Évidemment, il faut investir dans la communication, mais il faut le faire en changeant les paradigmes actuels. Je dis qu’on doit aussi désenclaver la communication. Les poètes ne pourront plus être au-dessus de la mêlée. Les artistes devront reprendre leur place dans la cité. Le Conseil des Arts devra tenir lui-même le discours sur la nécessaire rencontre avec l’art. Et il devra le faire en complicité avec toutes les forces préoccupées par la vie en société et par la préséance du bien commun.
INTER-ARTS :
Ces larges perspectives ne doivent pas nous éloigner des problématiques plus immédiates. Au contraire, c’est en étant capable de regarder la forêt que l’on peut mieux s’intéresser à ses arbres, en particulier aux plus jeunes pousses qui préfigurent la forêt future.
Ainsi, j’aimerais revenir sur un élément de la question initiale posée dans le courriel de Michel Desjardins, soit celui du décloisonnement et, plus particulièrement, envisager le décloisonnement selon la perspective de l’interdisciplinarité et de la transdisciplinarité.
Nous entendons, nous observons et nous constatons, au Conseil, qu’un segment important de la communauté artistique, notamment les artistes en début de carrière et ceux qui œuvrent dans des disciplines non occidentales, continue de manifester un grand intérêt pour les orientations artistiques qui ne sont pas délimitées par les paramètres historiques des disciplines artistiques.
Ces artistes veulent donc que le Conseil soit aussi un véritable interlocuteur, si possible aussi interdisciplinaire qu’eux-mêmes.
Des pas concrets sont faits dans cette direction depuis une dizaine d’années, mais avant de vous les rappeler et de spéculer sur la suite des choses, je voudrais faire un commentaire sur la place qu’occupent les disciplines artistiques dans la configuration de base du Conseil des Arts du Canada.
Les concepts de discipline et de pratiques nous permettent de saisir, d’expliquer et de soutenir systématiquement l’évolution des arts et la culture. Ces concepts ont permis l’élaboration d’un vocabulaire utile et commun pour répertorier et évaluer les connaissances et les savoirs culturels qui nous sont transmis et pour discerner les avancées qui se manifestent. Ainsi, le Conseil, à l’instar d’autres organismes similaires, a d’abord adopté une structure disciplinaire qui s’est assouplie au fil des ans.
Mais, au début des années 1990, pour faire face aux défis que constituaient les nouvelles mouvances artistiques et culturelles le Conseil s’est progressivement doté de plusieurs secrétariats stratégiques, dont le Bureau Inter-arts en 1999.
Ce bureau agit au sein du Conseil comme catalyseur des nouvelles tendances et des pratiques artistiques émergentes et comme agent de liaison et d’information entre les disciplines existantes.
Le Bureau a vu le jour parce que l’interdisciplinarité, par définition, explore souvent de nouveaux territoires artistiques et parce que le Conseil voulait se donner la souplesse structurelle lui permettant de reconnaître et d’intégrer ces pratiques à ses programmes et, ainsi, d’appuyer les artistes inter-arts.
Depuis sa création, le Bureau a sans cesse évolué pour répondre à cet esprit d’ouverture.
Le Bureau Inter-arts, en collaboration avec tous les services du Conseil et ses partenaires externes, continue de mettre en place des politiques et des programmes de subventions qui répondent aux nouvelles formes d’expression artistique. Ces nouvelles formes sont variées, car elles s’articulent à toutes les intersections où s’immisce la création. Et ces intersections sont de plus en plus nombreuses dans un monde gavé d’information et assoiffé de sens. J’en mentionne quelques-unes : art et santé mentale; art et nouvelles technologies; art et écologie; art et engagement social; art et communauté.
Les pratiques inter-arts mettent en relief la portée des risques que choisissent de prendre les artistes ainsi que la recherche nécessaire qui sous-tend leur création. Les interventions artistiques que ces derniers mènent se déroulent très souvent au cœur de centres urbains ou dans des lieux et des espaces psychiques qui n’ont pas été explorés ou qui ne sont pas clairement balisés. Pour garantir la liberté d’expression, ces prises de risques et ces recherches inusitées doivent être acceptées, comprises et valorisées par les organismes de financement, comme le Conseil des Arts, qui doivent trouver les moyens de les financer adéquatement.
Au moment où de nouveaux fonds sont espérés et à la veille de notre cinquantenaire, c’est là un des grands défis avec lequel nous devons traiter.
En conclusion, je vous dirais que, selon moi, les artistes de l’interdisciplinarité, comme tous les artistes, doivent chercher à influencer la vision de financement des arts qui anime le Conseil et qui justifie les investissements gouvernementaux dont le Conseil est fiduciaire. Il est évident que le financement des arts dans ce pays doit aussi, en partie, échapper aux silos disciplinaires, à la fois pour l’avenir des disciplines et pour l’avenir de l’interdisciplinarité.
C’est un des défis qui nous mobilise, et nous comptons sur vous toutes et tous pour rendre le Conseil toujours plus pertinent et utile à l’avancement de la cause des arts, et cela, au bénéfice des artistes et des citoyens.
Merci, ce fut un honneur pour moi d’être invité à votre tribune.