Nota : Bien que le site ait été conçu pour offrir un visionnement optimal aux navigateurs conformes aux normes Web, le contenu du site est toujours accessible à tous les navigateurs. Veuillez consulter nos conseils de navigation.

Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2007

Leduc

Leduc

Fernand Leduc - Article

par Line Ouellet

« Quelle que soit la couleur de la peau, quelle que soit la nation, l’œuvre d’art est communicable par sa qualité humaine, par ce qu’il y a d’essentiel. Par cette liberté qui existe dedans, par cette aventure de liberté individuelle humaine. La communication se fait d’humain à humain [1]. »

Ces propos de Fernand Leduc, qui rappellent son parti pris pour un art universel au cours des débats animés des années cinquante, sont encore d’une actualité saisissante dans le chaos d’un monde où la guerre, la violence, la souffrance n’ont de cesse. Fernand Leduc naît à Montréal en 1916, pendant que tonnent les canons de la Première Guerre mondiale en Europe; et c’est en 1939, à l’orée de la Seconde Guerre, qu’il fait connaissance avec les avant-gardistes à Montréal et qu’il découvre la peinture de Paul-Émile Borduas. En 1947, dans la grisaille de l’immédiat après-guerre, il débarque à Paris pour rejoindre Thérèse Renaud, sa compagne de vie et d’aventures. Les grands conflits, mais aussi les exclusions, celles d’une société encore trop fermée sur elle-même, Fernand Leduc en a pris le contre-pied dès le départ. S’il devait alors combattre, ce ne serait qu’avec les armes de la création et avec celles de sa conviction, de sa foi, pourrait-on dire, dans la liberté de l’homme. Cette position reste indissociable de la recherche plastique à laquelle il s’est voué pendant plus de cinquante années de pratique de la peinture. À la fois polémiste et artiste engagé dans les débats de la petite communauté des automatistes réunis autour de Borduas dans les années quarante, puis, à partir du milieu des années cinquante, rassembleur des peintres non figuratifs avec l’association du même nom dont il est le président fondateur à Montréal, Leduc conjuguera pratique artistique et débat intellectuel tout au long de sa carrière, comme en témoignent ses nombreux écrits.

Pour Leduc, l’action prend racine dans une vision d’un monde cosmique nourri par les éléments et leur énergie. Sa réflexion soulève d’abord des problèmes plastiques propres à la peinture, puis est expérimentée dans la matière du tableau avec force et sensibilité. Sa recherche le conduit d’abord chez Borduas au contact duquel il saura qu’il doit trouver « sa » voie. Dans une lettre datée du 25 août 1942, Leduc écrit à Borduas : « Trouverai-je un jour l’une de ces routes obscures qui mènent aux îles de lumière? Je l’ignore. J’ai maintenant la certitude qu’il y a des îles de lumière et des voies encore inexplorées qui y conduisent fatalement; et cette certitude, c’est à vous que je la dois. » Leduc prendra peu à peu ses distances par rapport à l’écriture « automatique », dont La Dernière Campagne de Napoléon (1946) constitue un magnifique exemple, pour cheminer vers un travail plus construit au milieu des années cinquante. Son œuvre Les Portes (1960) illustre très bien ce type de composition, qui est présent dans le travail de Fernand Leduc. Les rapports entre les signes font alors place aux rapports entre les formes et les couleurs. Puis, au milieu des années soixante, l’artiste travaille sur la question de la synergie fond-forme. À partir de 1970, toute référence aux formes disparaît et Leduc se concentre sur les champs lumineux de couleurs qui deviennent à la fois sujet et matière.

Depuis plus de trente ans, l’artiste explore les multiples possibles de ces « îles de lumière » à la faveur de ses rencontres avec des paysages qui inspirent ses recherches. En 1975, le couple Leduc-Renaud quitte Paris où il habite ― avec quelques interruptions ― depuis 1947, pour s’installer à Champseru, près de Chartres. Le ciel voilé de l’Eure-et-Loir révèle à Leduc les mille nuances du gris qu’il ne cessera d’analyser et dont témoigne le majestueux Microchromie, gris puissance [6] (1977). À compter de 1981, c’est à Casano, près des montagnes de Carrare en Italie, que le couple passe ses étés. La chaude lumière italienne envahira alors les œuvres de l’artiste, comme le montre le vibrant Viva Canaletto, suite et fin (1989). Leduc confiera en 1995 : « Mais, il y a une chose dont je suis maintenant convaincu, c’est que j’ai toujours été un paysagiste. » L’artiste capte l’émotion, la lumière d’un paysage, puis les exprime en multipliant les couches picturales jusqu’à l’obtention de la « matière » lumineuse souhaitée. Comme les peintres impressionnistes, Leduc est un véritable maître de la couleur, couleur qu’il a expérimentée dans toutes ses tonalités et toutes ses valeurs. Ces microchromies exigent de l’artiste une grande acuité visuelle; et, de la part de l’observateur, une immersion dans le champ coloré afin qu’il puisse en apprécier toutes les nuances. Le temps et la lumière se rencontrent, le tableau les capture au vol pour notre plus grand bonheur.

Fernand Leduc et sa compagne Thérèse Renaud ― qui nous a quittés il y a un an ― font partie de ces êtres d’exception qui s’élèvent au-delà des contingences de la vie, en quête d’un idéal fondé sur leur propre nécessité intérieure. Leur parcours est fait d’exigences, de renoncements, de révélations et de constances; et la liberté de créer, aujourd’hui considérée si évidente au Canada, en est le leitmotiv. Ce poème intitulé « Être-Libre » extrait du recueil Jardins d’éclats (1990) de Thérèse Renaud en témoigne :

Partir
Franchir la limite imposée
dans la fraîcheur retrouvée

Serait-ce un pays inconnu?
Un visage?
Un regard échangé?

Partir, se perdre dans le consentement
Frénésie à réinventer
légèreté de l’être
sans contrainte, sans attache
Conquérir une liberté injustement entamée
(aliénation millénaire des femmes)
S’éloigner, habiter l’évasion [2] …

De retour au Québec depuis l’été 2006, Fernand Leduc renoue avec un Montréal bien différent de celui qu’il a connu. Une communauté artistique nombreuse et dynamique y vit et elle rayonne au Canada comme à l’étranger. Les pratiques y sont multiples, les champs disciplinaires se croisent, se métissent. Pourtant, le peintre Leduc demeure une référence, il inspire… parce que peindre aujourd’hui signifie aussi comprendre cet héritage, cette contribution de Fernand Leduc au façonnement de notre réalité artistique contemporaine. Les multiples expositions qui lui ont été consacrées tout au long de sa carrière, sa présence comme artiste par le biais de ses écrits, mais aussi comme enseignant (à l’UQAM, à l’hiver 1970-1971; à l’Université Laval, en 1970-1971 et en 1971-1972) ont assuré à Leduc un ancrage constant sur la scène canadienne, même s’il avait fait de Paris sa résidence principale.

Sa fougue de jeunesse s’incarne maintenant dans une sagesse où l’éloquence puise toujours au plus près de l’expérience de l’homme, sans faux-semblant, avec ce sens de la vérité qui va droit au cœur. Connaître Fernand Leduc, c’est apprécier un grand artiste, un grand œuvre. Apprécier son œuvre, c’est vouloir connaître ce grand artiste, cet humaniste.

Line Ouellet œuvre depuis 20 ans dans le domaine des expositions et est directrice des expositions et des publications scientifiques au Musée national des beaux-arts du Québec.



[1] Lise Gauvin, Entretiens avec Fernand Leduc, suivi de Conversation avec Thérèse Renaud, Montréal, Éditions Liber, 1995, p. 48.

[2] Thérèse Renaud, Jardins d’éclats, Trois-Rivières, Éditions des Forges, 1990, p. 9.