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Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2008

Giguere

Mise en candidature

Candidature présentée par Robert Daudelin (ancient directeur général de la Cinémathèque québécoise, critique et enseignant)

Serge Giguère est à juste titre, considéré comme l’un des documentaristes les plus originaux du cinéma québécois. Cinéaste complet (directeur photo et caméraman, et auteur à part entière de tous ses films), initialement collaborateur de Pierre Perrault et Bernard Gosselin et, de ce fait, héritier du cinéma direct, Giguère a investi cet héritage dans une démarche à nulle autre comparable, modifiant au besoin les codes admis, comme l’écrivait pertinemment David McIntosh, programmateur de la rétrospective Guiguère des Hot Docs torontois de 2006 : « C’est avec panache que Giguère fait valoir le rôle créatif du documentariste, se positionnant comme interventionniste et co-créateur d’expressions culturelles innovatrices dans le choix des sujets. »

Serge Giguère est un cinéaste à l’écoute. Comme les grands documentaristes classiques, il sait « prendre son temps », apprivoiser ceux qu’il va filmer, créer la confiance essentielle à une démarche féconde. Cet art est tout d’attention aux détails, de sensibilité aux mots qui échappent et trahissent. Mieux que quiconque, le cinéaste lui-même explique cette position éthique quand il déclare : « il faut côtoyer les personnes filmées. Il faut qu’il y ait une confiance mutuelle, un respect de l’espace et du temps de chacun ».

Ce disant, c’est la définition même de la démarche documentaire que nous livre Giguère, une démarche qu’il a épousée en profondeur, tout en la renouvelant, notamment en faisant périodiquement appel à la fiction pour forcer le réel à s’ouvrir davantage : ainsi en est-il des saynètes, à l’évidence suggérées par le héros du film, qu’il insère astucieusement dans Le Roi du drum (et dans plusieurs autres films) et qui permettent au cinéaste d’entrer plus avant dans le monde de Guy Nadon – le côté onirique de ces parenthèses n’en demeurent pas moins une autre façon d’explorer le réel du personnage.

Bien qu’il ait réalisé (ou co-réalisé) quatre films entre 1975 et 1980, c’est à partir de 1987 et Oscar Thiffault, que Serge Giguère devient un réalisateur dont on reconnaît désormais le style et les partis pris. Les six films éminemment personnels qu’il a signés depuis lors sont autant de portraits de citoyens hors du commun, filmés avec un respect et un amour qui sont la marque évidente d’un vrai documentariste. Qu’il nous parle d’un musicien autodidacte devenu une star du jazz montréalais (Le roi du drum/ 1991), d’un prêtre-ouvrier (9 Saint-Augustin/ 1995), d’un militant syndical, champion des lignes de piquetage (Le reel du mégaphone/ 1999), voire même d’un peintre mort depuis plusieurs décennies (Suzor-Côté/ 2001), il établit toujours avec ses personnages une complicité magique. Cette complicité, l’une des grandes qualités de tous les films de Giguère, s’explique en partie par le fait que le réalisateur est son propre caméraman (et quel caméraman!), s’imposant ainsi à ses personnages comme un homme au travail, tentant de les saisir dans leur travail respectif.

Mais cette complicité s’explique aussi par la capacité du cinéaste de laisser rêver les êtres qu’il filme, au besoin de mettre en scène ces rêves. Jamais est-il allé aussi loin dans cette direction que dans son plus récent film (À force de rêves/ 2006), au titre délibérément explicite.

Film synthèse, aboutissement harmonieux de vingt ans de travail d’approche, À force de rêves met la barre haute en ce qu’il propose non pas un portrait, mais six portraits croisés dont l’âge des héros permet l’unité – l’âge, mais encore davantage la capacité de rêver et de tenir à la vie. Le plaisir de filmer les gens, autre dimension essentielle du cinéma de Serge Giguère, n’a jamais été aussi évident. Le cinéaste est en complète possession de ses moyens, libre d’aller où il veut avec une grâce que traduit magnifiquement le montage fluide de sa complice de longue date Louise Dugal.

Sensible à la culture populaire, curieux des hommes et de leur destin imprévisible, le cinéaste n’abstrait jamais ses personnages de leur milieu : regarder les films de Giguère, c’est aussi entreprendre un voyage au cœur du Québec, un voyage sans discours où tout nous est révélé à travers le regard sensible d’un artiste amoureux de son pays et de ses habitants.

Toujours présente, la dimension sociale des films du cinéaste est l’humus d’où naissent les personnages (truculents, pittoresques, attachants) que le cinéaste nous présente avec chaleur et humour; d’où le sentiment, fort agréable pour le spectateur, d’apprendre beaucoup de choses sans être soumis à des démonstrations ou à des discours. Il ne faudrait surtout pas se tromper : les films de Serge Giguère sont des films très sérieux; le cinéaste, lui, ne se prend pas au sérieux; il est occupé à autre chose : chercher la meilleure façon de nous faire aimer Oscar Thiffault, Guy Nadon, Gilles Garand ou Ray Monde.

En tant que caméraman, Giguère a été le collaborateur précieux de cinéastes aussi singuliers que Fernand Bélanger, Maurice Bulbulian, Lucie Lambert, Martin Duckworth et Sylvie van Brabant. À chacun d’eux, il a généreusement apporté sa maîtrise technique, mais aussi sa capacité exceptionnelle de capter le réel, d’aller au cœur des choses et des êtres sans qu’on ait à lui en indiquer le chemin. Ainsi en fut-il notamment pour les deux longs métrages de Lucie Lambert (Paysages sous les paupières et Avant le jour) où la grande qualité plastique des images (le lyrisme des clairs obscurs) est toujours porteuse d’émotions. Dans un tout autre ordre, le soutien qu’il a apporté à Maurice Bulbulian dans ses tournages échelonnés sur plusieurs années chez les Indiens de la Côte Ouest du Canada témoigne de sa capacité à attendre le moment juste, à être totalement à l’écoute – l’expression « l’œil écoute » lui convient parfaitement. Et que dire des magnifiques « virées » aux côtés de Fernand Bélanger où la liberté du caméraman Giguère est en parfait synchronisme avec celle du cinéaste, et où la poésie naît à chaque détour par la grâce de leur regard partagé.

Tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec Serge Giguère gardent de cette expérience le souvenir d’une aventure exceptionnelle, faite de complicités multiples, de silences harmonieux et d’un profond désir de dire la beauté de notre monde, pourtant parfois si cruel.

Serge Giguère est désormais au premier rang des documentaristes canadiens; cette place, tous ses collègues et désormais un très large public la lui reconnaissent.